13.
Première violence
Lorsqu’ils arrivèrent au sommet de la butte, ils en eurent le souffle coupé.
Matt pensa d’abord contempler deux rivières de lumière qui glissaient paisiblement l’une contre l’autre, la première rouge comme une coulée de lave, la seconde bleue comme un glacier illuminé de l’intérieur, coulant à la vitesse d’un homme en marche.
Puis le trio s’aventura plus près de ce spectacle fascinant.
Au pied de la colline, une vieille autoroute ensevelie sous les lianes serpentait sur plusieurs kilomètres avant de disparaître dans un virage au loin. La route était recouverte par des millions, peut-être des milliards de scarabées qui marchaient côte à côte, tous dans le même sens. Parfaitement ordonnés, ils ne se heurtaient pas, ne se montaient pas dessus. Ils avançaient en une parfaite suite de petites processions dont le cliquetis des pattes martelait le chant. Il s’en dégageait un grouillement solennel et hypnotique.
Les deux voies étaient remplies, celle de gauche par des scarabées dont une lumière rouge jaillissait du ventre, celle de droite par des scarabées au ventre bleu.
Tous marchaient vers le sud.
Tobias s’approcha, il montra du doigt une petite colonne bleue qui n’était pas du bon côté et qui serpentait dans les broussailles. Il défit son sac à dos et trouva la bouteille de lait dont il but les dernières gouttes avant de se pencher pour saisir plusieurs scarabées qu’il enfourna dans la bouteille avant de refermer le bouchon.
— On aura de la lumière !
— Fais pas ça, c’est cruel, le réprimanda Matt.
— C’est la loi de la jungle maintenant, le plus fort gagne et fait ce qu’il veut.
Matt secoua la tête, déçu par l’attitude de son ami d’habitude si respectueux de la nature. Il était en train de changer avec le monde. Non, c’est juste le traumatisme de tout ce qui nous arrive, il va redevenir lui-même, voulut se convaincre Matt. Le pire qui pouvait lui arriver désormais serait de perdre son ami, le seul repère qui lui restait de cette réalité qui avait été autrefois la leur.
Tobias avait levé la bouteille à hauteur de son visage. Sa peau d’ébène était bleutée par les insectes s’agitant dans leur prison.
Son rictus s’affaissa brutalement. Il murmura quelque chose que Matt ne put entendre et s’empressa de libérer tous les scarabées.
— Allez, filez les gars, dit-il tout bas, dépêchez-vous. Excusez-moi pour ça, je sais pas ce qui m’a pris.
Il revint vers Matt et Plume qui l’observaient avec la même fierté dans le regard.
— Je sais, je sais, lâcha Tobias, j’ai été stupide. Allez, on remonte, on va se poser dans un coin pour dormir.
Sans un mot de plus ils se remirent en chemin, et trouvèrent une anfractuosité dans la colline, entre deux rochers, où ils purent passer la nuit. Plume vint se blottir entre les deux garçons, offrant sa présence rassurante. Son apparition était inespérée, Matt n’en revenait toujours pas. D’où venait-elle ? Pourquoi les accompagnait-elle comme si elle les avait cherchés eux, et personne d’autre ? Matt douta qu’il puisse un jour trouver des réponses, existaient-elles seulement ? Plume pouvait-elle n’être qu’un chien errant qui avait échappé à la transformation en bête sauvage, comme lui et Tobias avaient survécu aux éclairs ? Il s’endormit en posant une main sur la grosse patte poilue et sombra aussitôt dans un sommeil profond.
Cette nuit-là fut paisible, sans cauchemars.
Au petit matin, ils partagèrent avec Plume le fond d’eau de leurs gourdes. Il était temps de s’arrêter dans une ville. Le ciel était couvert de nuages bas mais il ne faisait pas froid.
Pendant toute la matinée ils longèrent l’autoroute lumineuse depuis le sommet de la colline puis bifurquèrent à l’approche d’une ville, du moins de ce qu’il en restait. La végétation avait tout recouvert, grimpant sur les immeubles, s’entortillant autour des fils électriques pour prendre et transformer ce qui avait été une agglomération en véritable jungle. Là ils purent s’équiper de bouteilles d’eau et en profitèrent pour dévaliser une épicerie car leurs provisions commençaient à manquer. Plume s’éloigna sous le regard attentif de Matt : partait-elle se ravitailler elle aussi ? Tobias, au fond du magasin, inspectait les étalages de friandises pendant que Matt feuilletait une bande dessinée avec un pincement au cœur. Au rythme où la nature recouvrait la civilisation, bientôt il ne pourrait plus en trouver. Et plus jamais de nouveauté, de même qu’il n’irait plus jamais au cinéma voir un film avec ses copains.
Lorsque la porte du fond s’ouvrit, Matt n’y prêta pas attention, absorbé qu’il était par ses réflexions nostalgiques. Mais quand la voix caverneuse d’un homme trancha le silence, il sursauta et se laissa tomber sur le carrelage couvert d’une épaisse mousse verte.
— Ne bouge pas !
Tobias laissa échapper un cri et voulut s’enfuir mais la main de l’homme se déplia et le saisit par les cheveux :
— Reste donc ici !
Matt releva la tête et constata que l’homme ne l’avait pas vu, il s’en prenait à Tobias. Il était assez petit mais trapu, une couronne de cheveux bruns cerclait son crâne et une barbe fournie lui mangeait le visage.
— Faut pas t’en aller comme ça, je t’ai fait peur ?
— Lâchez-moi, gronda Tobias.
— Si je le fais tu vas te barrer. Je le vois dans ton regard.
— Vous me faites mal !
L’homme pivota pour coincer Tobias dans un coin et lâcha ses cheveux.
— Ça va mieux, là ? s’enquit-il sans gentillesse.
Il lui tendit la main.
— Je m’appelle Johnny.
Tobias ne répondit pas.
— T’es pas très poli comme garçon. Bon, on dirait que tu as de la chance de m’avoir trouvé. C’est devenu sacrément dangereux là-dehors.
Tobias se décrispa un peu.
— Laissez-moi passer, s’il vous plaît.
Mais Johnny ne bougea pas.
— Tu veux aller où comme ça ? interrogea-t-il. Y a plus rien dehors, tu as dû t’en rendre compte. Allez, viens donc avec moi derrière. Je vais te faire visiter. Toi et moi on va se serrer les coudes, pas vrai ? On va s’entraider.
Tobias voulut forcer le passage mais Johnny lui saisit le bras.
— Lâchez-moi ! hurla Tobias. Lâchez-moi !
— Tais-toi un peu ! (Le ton devint agressif :) T’es pas content de voir un être vivant ? Tu devrais t’estimer heureux de tomber sur moi et pas sur une de ces meutes de chiens ! Eux te mettraient en pièces en un rien de temps.
Tobias voulut se dégager mais l’homme lui lança une gifle avec une telle violence que Tobias devint tout pâle.
— Arrête ! ordonna l’homme. Tu vois bien que le monde est différent maintenant. Ne sois pas idiot, tout seul t’as aucune chance dehors. Je te protégerai. (Il ajouta d’un air vicieux :) On se rendra des services tous les deux. Tu vois ce que je veux dire, pas vrai ? Ça va te plaire, fais-moi confiance.
Comme Tobias ne bronchait pas, l’homme inclina la tête.
— À moins que tu ne fasses partie du groupe d’hier soir, c’est ça, hein ? Tu t’es perdu ou tes copains sont encore dans le secteur ? Allez, parle !
L’homme saisit Tobias par le col et le souleva.
— Me mets pas en colère, je t’assure que tu n’as pas envie que je sois en pétard contre toi.
Matt ne savait pas comment réagir. Ce Johnny n’était pas normal. Il en était sûr. Il ressemblait à l’un de ces pervers que sa mère craignait tout le temps. Pourtant il devait agir, ne pas laisser Tobias entre ses pattes. Comment faire. Mon épée…
L’homme hurla encore sur Tobias.
Matt saisit la poignée de son arme, sortit la lame du baudrier et, sans bruit, s’approcha pour surprendre l’agresseur par-derrière.
Mais au moment de frapper il hésita. Il n’osa ni planter son épée dans le dos de Johnny, ni l’entailler de son tranchant. Matt réalisa en une seconde combien la violence d’une arme n’était pas simple à appréhender. Il avait répété cette scène des centaines de fois dans ses jeux de rôles : « Je plante ma lame dans ce troll ! », s’écriait-il avec joie ; mais tenir plusieurs kilos d’acier trempé à deux mains, lever les bras et les abattre de toutes ses forces dans le dos d’un homme, pour le blesser, peut-être le tuer, était un acte dont il se sentit soudain incapable. Même s’il agressait son meilleur ami, Matt ne parvenait pas à frapper cette chair, cette vie. Introduire cette lame dans un corps humain ! entendit-il résonner dans son cerveau. Et lui sectionner les muscles, les veines, les os ! Lui crever les poumons, transpercer son cœur ! Non, je ne peux pas !
Johnny perçut une présence derrière lui et tourna la tête.
— Qu’est-ce…, commença-t-il.
Pris de panique, Matt ferma les yeux et hurla. Maintenant ou jamais.
Il fit un bond en avant, la pointe de son arme tendue devant lui. Ses bras durent vaincre une résistance, puis la lame glissa dans quelque chose.
Johnny lâcha un gémissement suivi d’un juron et s’abattit contre les étagères d’où dégringolèrent des dizaines de boîtes de gâteaux à apéritif.
Matt rouvrit les yeux.
Il avait embroché l’homme jusqu’à la moitié de sa lame. Alors il tira en arrière et l’épée ressortit en faisant un bruit atroce qu’il ne pourrait plus jamais oublier. Matt tomba à la renverse et lâcha son arme.
Johnny tituba vers lui. Du sang jaillissait de sa blessure et se répandait à une vitesse effrayante sur ses vêtements. Il s’effondra sur Matt, et l’écrasa de tout son poids.
— Sale petit…, gémit-il. Je vais… t’arracher… la tête.
Et ses deux mains enserrèrent le cou de Matt. Ce dernier tenta de se défendre, horrifié par la tiédeur poisseuse qui trempait son jean. L’homme se vidait de son sang sur lui.
Johnny le secoua, lui tapa la tête contre la mousse du sol. De plus en plus fort. Un flash crépita sous les yeux du garçon, suivi d’un voile noir. Il perdit ses repères, et la force le quitta brutalement. Un autre coup, nouveau flash. L’air lui manquait déjà. Johnny beuglait au-dessus de lui, une écume rouge à la bouche.
Matt avait mal à la gorge, il ne respirait plus. Il parvint à attraper les poignets de son agresseur…
Son crâne heurta à nouveau le sol.
Un éclair l’aveugla. La pièce disparut d’un coup.
Le poids de Johnny se dissipa.
Matt eut conscience de trembler, puis son corps s’affaissa.
Et il n’y eut plus que le noir de l’oubli.